Je suis...

Je suis... conne, heureuse, triste, lunatique, provocatrice, timide, copieuse, original, égoïste, jalouse, égocentrique, narcissique, pitoyable, chiante, magnifique, laide, pourrie, minable, débile, superstitieuse, avare, riche, pauvre, perverse, coincée, fière, incorrigible, têtue, violente, honorée, volontaire, généreuse, gentille, vulgaire, méchante, machiavélique, admiratrice, tentatrice, secrète, bavarde, invisible, inoffensive, accusée, immature, insensée, folle, menteuse, honnête, libre, maniaque, dépressive, lâche, innocente, possessive, pathétique, dépendante, sensuelle & bourrée.

dimanche 14 décembre 2008

Les dames de nage

Je peux voir la canopée comme des vagues immobiles auxquelles seul le vent de la montagne donne une vie de mer sombre. Il traine des brumes alanguies que le soleil levant finit toujours par enflammer. Au-delà il y a un grand fleuve et bien au-delà la mer, la vraie, l’infinie, qui se dessine parfois comme un trait de lumière pour souligner l’indéfini du ciel. J’aime cet endroit comme une escale de paix. Je suis un égaré ayant décidé de se poser, de rester là dans chaque instant des souffles. J’écoute l’oiseau, un chant sur la page de silence. A la fin du jour il y a celui des voix de la vallée, isolées comme des notes échappées. J’apprends l’attente, celle de l’instant, celle de la pluie, des jours à venir, de la nuit, de la première étoile, celle du feu pour les repas et pour réchauffer les soirs. J’attends sans impatience, en vivant l’instant comme une éternité. Ajouté à ce bonheur, il y a l’inattendu de cette vie là-haut, les coups de vent soudains qui annoncent l’orage. Il y a alors une plainte rugueuse des écorces blessées, un bavardage précipité du feuillage sous les ailes sombres des nuages, et je me régale d’un poignard de feu, derrière les voiles d’eau. Il me semble que ces instants-là ne peuvent finir. Tous les soirs avant la noyage solaire, quand l’ombre du petit sycomore s’étire en géant, je m’assois sur le tronc couché qui barre le sentier. J’ai alors, comme le veilleur, le sentiment de garder un territoire.

samedi 13 décembre 2008

EAF

Dans la pénombre de la salle de café le patron dispose les tables et les chaises, les cendriers, les siphons d'eau gazeuse; il est six heures du matin.
Il n'a pas besoin de voir clair, il ne sait même pas ce qu'il fait. Il dort encore. De très anciennes lois règlent le détail de ses gestes, sauvés pour une fois du flottement des intentions humaines; chaque seconde marque un pur mouvement : un pas de côté, la chaise à trente centimètres, trois coups de torchon, demi-tour à droite, deux pas en avant, chaque seconde marque, parfaite, égale sans bavure. Trente et un. Trente-deux. Trente-trois. Trente-quatre. Trente-cinq. Trente-six. Trente-sept. Chaque seconde à sa place exacte.
Bientôt malheureusement le temps ne sera plus le maître. Enveloppés de leur cerne d’erreur et de doute, les événements de cette journée, si minimes qu’ils puissent être, vont dans quelques instants commencer leur besogne, entamer progressivement l’ordonnance idéale, introduire ça et là, sournoisement, une inversion, un décalage, une confusion, une courbure, pour accomplir peu à peu leur œuvre : un jour, au début de l’hiver, sans plan, sans direction, incompréhensible et monstrueux.
Mais il est encore trop tôt, la porte de la rue vient à peine d’être déverrouillée, l’unique personnage présent en scène n’a pas encore recouvré son existence propre. Il est l’heure où les douze chaises descendent doucement des tables de faux marbre où elles viennent de passer la nuit. Rien de plus. Un bras machinal remet en place le décor.
Quand tout est prêt, la lumière s’allume…
Une lumière forte et brutale qui aurait pu réveiller le patron, mais rien n’y fait. Cela fait des années qu’il dort éveillé, et le monde a depuis longtemps renoncé à lui. Il retourne derrière son comptoir, son cerveau lui dit de laver les verres et il éxecute. De passer l’éponge sur l’évier. Il éxecute. Encore et toujours il éxecute, inlassablement, endormi et ailleurs. Où est-il ? Quelqu’un pourra-t-il le sauver ?
Un bruit de pas se fait entendre, la porte s’ouvre mais il n’entend pas. Ses sens sont bien trop fatigués, à force d’entendre des commandes, de hurler les prix, de goûter son café amer, de le servir et de voir chaque jour des gens abîmés et détruits par la vie.
Un vieil homme entre. Il n’a en réalité que trente ans. Il n’a aucune identité, n’est ni rasé ni coiffé, et dans son regard flotte une prière, un appel au secours. Le vieux patron de cet étrange café à la façade noircie ne l’a pas vu, il est assis sur une chaise et fixe le sol. Le jeune homme s’avance et s’assoit au comptoir, attendant qu’on prenne sa commande.
Mais quelques rêveries plus tard le patron n’a toujours pas bougé, il reste assis dans son coin, à attendre que le temps passe. Il aimerait lui en vouloir à cet homme de ne pas faire honneur aux tables qu’il a préparé. Mais il ne peut pas lui en vouloir ; il ne ressent rien. Froid. Glacé comme le marbre. Aucun sentiment. Nada.
Le jeune non plus n’a pas l’air vivant. Il reste sur sa chaise haute à contempler sur le comptoir la trace d’une goutte de bière qu’un homme avait laissé la veille ; peut-être était-il heureux, alors pour lui voler un peu de son bonheur il passe son doigt sur la goutte de Kronembourg et le porte à sa bouche. Mais il ne se passe rien : toujours le même désespoir, la même mélancolie, la même tristesse. Il tourne son visage et son regard croise celui du patron. Ils se regardent, ils se comprennent. Le vieux se lève pour se diriger vers la machine à cafés. Son bras droit prend une tasse craquelée et usée par le calcaire, son bras gauche appuie sur le bouton de la vieille machine. Et la machine éxecute. Il récupère la tasse et lui tend son capuccino d’un geste lent et précis. Il ne lui avait rien commandé, mais il savait. Ces gens-là n’ont pas besoin de la parole pour communiquer, ils se parlent avec les yeux.
L’hiver est dur. Le froid plante ses couteaux glacés dans leur corps engourdi, et l’obscurité plonge leur visage dans un contraste inquiétant. N’importe qui aurait été mal à l’aise dans ce café. Vous, moi. Mais pas eux. C’est leur élément, la lourdeur du silence. Ils ont l’habitude, ils vivent comme ça. Le jeune courbé sur sa tasse à l’air de porter sur son dos tous les malheurs du monde. Mais ce ne sont pas les malheurs du monde qui lui alourdissent les épaules : seulement les siens. Le poids de trente années de souffrance et d’inexistance. Trente ans et déjà lassé par la vie, usé par ses actes, désesperé de son quotidien. Le vieux sait pourquoi, il connaît la cause profonde, il l’a lue dans un reste d’étincelle présente dans ses yeux.
Il boit son capuccino et apprécie sa douceur qui contraste avec le monde extérieur. Son pays lui manque. Les couleurs, la générosité, l’amour. Le vieux le fixe de ses yeux sombres. En temps normal il se serait senti gêné, mais là il était bien, il se sentait presque vivant.
Le vieux voit en ce jeune homme un espoir. Cet espoir qui pourrait lui donner envie de se réveiller, mais c’est au-dessus de ses forces. Un homme qui vit parallèlement à la réalité depuis soixante ans ne peut pas reprendre conscience en une heure, c’est mathématiquement impossible. Et pourtant… La nature nous résèrve parfois bien des surprises.
Son regard change, ses pupilles s’agrandissent et il re-découvre le monde. Son café est petit, sale, n’a aucune âme, aucune vie. Plus tard, quand il aura totalement repris ses esprits, il le transformera pour en faire un lieu accueillant et chaleureux. Il remarque un homme, de ceux dont l’âge est impossible à déterminer, à moitié allongé sur son comptoir. Il dort à côté de trois tasses vides de capuccino et cinq verres qui ont du contenir du whisky, peut-être de la vodka. Il se souvient vaguement avoir déjà vu cet homme dans une vie antérieure. C’était un homme désesperé d’avoir été obligé de fuir la misère de son pays. Il l’avait lu dans ses yeux. Ils avaient passé des heures à se regarder, puis le vieux avait du s’endormir. Ou se réveiller…
Il ne veut pas faire payer son client, l’argent est précieux pour lui, car il a bien l’intention de retourner dans son pays afin de se réveiller lui aussi. Alors discrètement le vieux disparaît dans la pièce de derrière, et attend.
Quelques heures plus tard, un bruit de pas se fait entendre, la porte s’ouvre et il retourne dans son bar. Sur le comptoir, un petit papier avec écrit Gracias. Une jeune fille entre, elle est belle et son parfum a une odeur de fruits exotiques.
Et la vie continue.
En mieux.

What a wonderful world

Il ne restera rien, tout est vécu en vain, vous pouvez partir tard ou bien mourir demain, vous pouvez boire de l'eau, vous pouvez boire du vin. La vie est ainsi faite et lorsque tout s'arrête, plus rien de nos bazars, plus rien de nos conquêtes, plus rien des idéaux, plus rien des idées bêtes. Pas plus que de trésors , plus rien de notre corps, ni haine ni regards ni regrets, ni remords, que l'on soit mort idiot, intelligent ou fort. Plus une trace de vous, millionnaires ou sans sous, le blabla les dollars la couleur ou le gout, disparaîtront sitôt quand disparaitra toutSans raison, sans morale, ni le bien ni le mal, le néant le trou noir, il ne restera que dalle, si le rien est un sot, le tout est son égal. Même si l'on a tout vu, même si l'on a rien su, si on a voulu croire, craignant d''être déçu, si l'on a cru le bon, ou si l'on a rien cru. Il ne restera rien et ne prend pas ma main, il ne restera rien on peut partir demain. On implore le soleil et pour lui c'est pareil, ça peut faires des milliards d'années qu'il s'émerveille, pour lui aussi banco! un jour la mise en veille. Puis on crie à la lune, elle ne nous répond qu'une explication barbare, nous savons que chacune ou chacun sans cadeau va vivre pour des prunes. Si j'ai grandi sans foi, si j'ai vécu sans lois, si je garde l'espoir de finir avec toi, mon rêve un jour se clôt, tout se tait, tout s'en va. On fait vœu d'abstinence, on se nourrit d'outrance, on vit dans le hasard, on prévoit tout d'avance, on est froid on est chaud, on a peur ou confiance. On passe des années à se chercher, paumé, on ressort du brouillard, on se sent entouré, on comprend le cœur gros que tout va s'oublier. Puis le temps d'un sourire on aperçoit le pire, celui qui sans égard nous amène à vieillir, c'est le temps d'un sanglot, c'est le temps d'en finir. Il ne restera rien et ne prends pas ma main, il ne restera rien on peut mourir demain, il ne restera rien et ne prends pas mes mains, il ne restera rien on va crever demain. Et un jour tout finit, même l'infini s'enfuit, nos vies si on part ailleurs sans souci, on a vrai on a faux, on l'admet puis on nie. Il ne restera rien, si vous écoutez bien, messieurs dames l'histoire, c'est en tout cas la fin d'une chanson, dont bientôt, il ne restera rien.